L'IA va-t-elle rendre l'humanité obsolète ?

Synthèse du premier dîner-débat du Club TEDxParis.

Une soirée pour penser le futur à l’ère de l’IA, des agents et de la robotique humanoïde.

Démarquez-vous

Soirée organisée en partenariat avec Planview.

 

Pour sa toute première édition, le Club TEDxParis a choisi un format intime et engageant : un dîner-débat. Loin des grandes scènes, cette soirée a réuni une trentaine de participants pour échanger, questionner et explorer en profondeur l'un des sujets les plus fondamentaux de notre époque : l'impact de l'intelligence artificielle sur notre futur, nos métiers, notre société et notre humanité même.

Au cœur des échanges animés par Michel Levy Provençal, entre douze convives et autour de deux intervenants :

  • Olivier Babeau : Enseignant, Président de l'Institut Sapiens et auteur, avec Laurent Alexandre, de l’ouvrage provocateur « Ne faites plus d’études ! ». Il apporte un regard critique et philosophique, soulignant les immenses frictions humaines, sociales et inertielles face à la vague technologique.

  • Stéphane Mallard : Économiste, conférencier et auteur visionnaire de « Disruption ». Partisan d'un déterminisme technologique radical, il avait prédit l'arrivée de l'IA générative il y a dix ans et continue de pousser la réflexion sur ses conséquences les plus inéluctables.

Ce compte rendu retrace le fil de la soirée, explorant pas à pas les thèmes abordés : la nature profonde de la révolution IA, son impact sur l'éducation, la réinvention du travail et les scénarios qui se dessinent pour notre civilisation.

 
 

Au-delà de la hype, les vraies questions que pose l'IA

Découvrir les diners du Club TEDxParis

L'intelligence artificielle est sur toutes les lèvres. Des promesses d'un futur radieux aux craintes d'un remplacement généralisé, le débat public oscille entre fascination et anxiété. Pourtant, la plupart de ces discussions restent en surface, effleurant à peine les changements profonds et contre-intuitifs que cette révolution technologique impose à nos sociétés.

Cet article distille les 5 idées les plus percutantes et déstabilisantes de leur conversation. Oubliez les poncifs habituels ; préparez-vous à redéfinir votre compréhension du travail, de l'éducation et de la société face à une technologie qui ne transforme pas le monde, mais le rend obsolète.


L'IA : Disruption radicale ou évolution contrainte ?

Le débat s'est ouvert sur la nature même du changement que nous vivons. S'agit-il d'une simple accélération technologique ou d'une rupture de civilisation ? Pour Stéphane Mallard la question est tranchée. Le terme de « transformation digitale » est une illusion rassurante. La véritable disruption ne se contente pas de transformer l'ancien monde, elle le rend obsolète. « Les entreprises essaient de réparer une bougie alors que l'ampoule est déjà là ». Selon lui, la plupart des organisations commettent une erreur fondamentale en cherchant des « cas d'usage » pour optimiser des processus voués à disparaître.

La prochaine étape, l'avènement des agents IA autonomes, ne fera qu'accélérer cette obsolescence. Avec des exemples comme DingTalk en Chine (filiale d'Alibaba), qui vise à fournir 1 agents IA à chaque utilisateur de leur plateforme, le scénario du « solopreneur » doté d'une armée numérique personnelle se précise. Pour Mallard, cette évolution signe la « mort inéluctable du salariat ».

Cette vision d'une accélération fulgurante a cependant été confrontée au « mur de la réalité » par Olivier Babeau et d'autres participants, qui ont rappelé les nombreux freins concrets qui se dressent face à l'IA.

Face à cette vision, plusieurs goulots d'étranglement et forces d'inertie ralentissent considérablement le déploiement de l'IA à grande échelle :

  • Freins énergétiques : La dépendance aux centrales nucléaires et l'attente de la fusion limitent la puissance de calcul.

  • Freins matériels : La rareté des GPU (processeurs graphiques) et, plus encore, des cerveaux humains capables de développer ces technologies.

  • Freins sociaux et inertie : L'immense résistance au changement des entreprises et des administrations. L'exemple du dossier médical personnalisé, techniquement simple mais toujours inexistant après 25 ans, illustre cette inertie.

Cette tension entre une technologie qui promet l'automatisation totale de la pensée (Mallard) et un monde physique et social pétri d’inerties (Babeau) pose une question fondamentale : quelles compétences humaines conserveront de la valeur demain ?

Éducation : Le diplôme est-il une "relique barbare" ?

Si l'IA redéfinit la valeur du savoir, c'est tout notre système éducatif qui doit être remis en question.

Le titre du livre d'Olivier Babeau, « Ne faites plus d'études », est moins un conseil littéral qu'une critique acerbe d'un système devenu obsolète. Pour lui, les études classiques sont devenues « hyper paresseuses », une sorte de « traitement social du chômage ». Interrogé sur sa vision du diplôme, qualifié par le modérateur de « relique barbare », Babeau déconstruit sa valeur en trois arguments clés :

  • Le diplôme dévalué : À une époque où la valeur se déplace vers les expériences concrètes (projets, associations, voyages), le diplôme obtenu passivement n'est plus un signal suffisant de compétence ou de motivation.

  • La fin de la « rente cognitive » : C'est l'idée centrale. Si l'IA transforme l'intelligence et l'expertise en une « commodité » quasi-gratuite, la simple possession de connaissances ne suffit plus pour se vendre sur le marché du travail.

  • La revanche des seniors : Paradoxalement, l'IA avantage les profils expérimentés, qui possèdent la vision et le recul pour l'utiliser à bon escient. À l'inverse, elle crée une « job apocalypse » pour les juniors, dont les tâches (recherche, synthèse) sont désormais entièrement automatisables.

Alors, que faut-il apprendre ? Pour Olivier Babeau, il faut privilégier l'histoire ou la philosophie plutôt que d'« apprendre à coder ». La compétence la plus rare n'est plus de trouver la réponse, mais de formuler la question pertinente qui créera de la valeur. Face à la paresse intellectuelle promise par l'IA, il appelle à devenir des « Spartiates du savoir », en cultivant une autodiscipline de fer. Il faut régler son IA en mode « Jiminy Cricket » (un guide qui pousse à apprendre) plutôt qu'en mode « flemmard » (un assistant qui fait tout à notre place et nous transforme en « âne »).

Sur ce point, le débat a révélé une fracture philosophique. Pour Stéphane Mallard, citant le physicien Max Born, la formation est largement illusoire : « on ne convainc pas des humains de changer... la génération au pouvoir meurt ». Le changement ne viendrait donc pas de l'éducation mais d'une sélection darwinienne, où ceux qui n'adoptent pas spontanément les nouveaux outils sont simplement remplacés.

Ce choc frontal entre la nécessité d’une sagesse humaine réinventée (Babeau) et l’automatisation inéluctable des tâches cognitives (Mallard) remet en question la structure même qui organisait ce capital humain : l’entreprise.

Le travail de demain : Tous des "Startups Cognitives" ?

La révolution IA ne change pas seulement les tâches, elle fait exploser les cadres traditionnels du travail.

Stéphane Mallard prédit la fin de l'entreprise telle que nous la connaissons, en s'appuyant sur la théorie économique de la firme (Coase et Williamson). Si les entreprises existent, c'est pour réduire les coûts de transaction et de contrat. Or, la technologie annule ces frictions. L'entreprise traditionnelle perd donc sa raison d'être au profit d'un modèle de « solopreneur » doté de sa propre « armée numérique ».

Cette vision d'une organisation du travail atomisée soulève des défis fondamentaux :

  • Comment préserver la culture d'entreprise ? Il devient extrêmement difficile de créer un sentiment d'appartenance quand les talents, augmentés par l'IA, travaillent pour plusieurs projets simultanément.

  • Comment rémunérer la valeur ? Si un employé produit comme 100, le modèle du salaire basé sur le temps passé devient caduc. La rémunération devra être directement liée à la valeur créée.

  • Comment former les nouvelles générations ? C'est une contradiction majeure. Si l'IA effectue toutes les tâches des juniors, comment ces derniers pourront-ils acquérir l'expérience nécessaire pour devenir des seniors ? L'analogie avec le modèle des Baristers anglais (avocats mentors) a été évoquée pour illustrer ce risque de rupture dans la transmission.

Face à cette fragmentation, Olivier Babeau conseille à chacun de se concevoir comme une « startup cognitive ». L'individu doit gérer sa propre valeur et sa stratégie. Face au « tsunami de spam intellectuel » généré par les IA, la compétence clé du dirigeant (de soi-même ou d'une équipe) devient sa capacité à filtrer et à ignorer pour se concentrer sur l'essentiel.

Cette réorganisation du travail n'est qu'un prélude. Car l'IA s'apprête à entrer dans le monde physique via la robotique, remettant en question non plus seulement le pacte de l'entreprise, mais l'ensemble du pacte social.

Société : Vers l'abondance ou la domination ?

Le débat a ensuite pris de la hauteur pour explorer les conséquences civilisationnelles de l'IA, notamment avec l'avènement de la robotique humanoïde.

Stéphane Bohbot, entrepreneur spécialiste de la tech chinoise, a partagé sa vision du terrain :

  • Shenzhen est la « Robo Valley » mondiale. La ville chinoise possède une vitesse de prototypage inégalée, le « Shenzhen Speed », permettant de réaliser un prototype en 18 heures. Stéphane Bohbot raconte avoir vu un professeur de robotique japonais, fort de 20 ans d'expérience, « prendre une vraie claque » en découvrant l'avancée des robots chinois en seulement 12 mois.

  • Le hardware est prêt, le software est l'enjeu. Les corps mécaniques sont déjà très avancés. Le véritable défi, et l'opportunité pour l'Europe, réside dans le développement du « cerveau » logiciel qui les animera.

Si l'on se projette dans un monde où l'AGI et les robots ont rendu le travail humain superflu, comment redistribuer la valeur ? Trois pistes ont été explorées :

  1. Le Revenu Universel : La solution la plus discutée, versant une allocation à chaque citoyen.

  2. Le Grand CAT : L'hypothèse d'Olivier Babeau d'un « Centre d'Aide par le Travail » géant, où l'activité est maintenue non pour sa productivité mais pour la dignité et la structure sociale qu'elle procure.

  3. Le Symbioïsme : Une idée de l'entrepreneur Emad Mostaque, consistant à aligner la production des IA sur l'intérêt général (santé, bonheur) et à redistribuer la valeur à tous via une blockchain.

Olivier Babeau a conclu en exprimant plusieurs craintes profondes sur l'avenir de notre espèce :

  • L'« humiliation cognitive » : Comment l'humanité réagira-t-elle face à des machines au QI bien supérieur ?

  • L'inégalité biologique : Le risque d'une « société eugéniste » où la sélection génétique des embryons (déjà proposée dans des publicités à New York) créerait une fracture insurmontable.

  • Les « enclos protégés » : Un scénario dystopique où des pays entiers pourraient devenir des sortes de parcs d'attractions, destinés à occuper une population rendue économiquement inutile.

Face à ces scénarios oscillant entre l'utopie communiste et la dystopie eugéniste, une question pragmatique demeure : comment agir, ici et maintenant.

Conclusion : Que faire maintenant ?

Le débat a mis en lumière une tension fondamentale : d'un côté, la promesse d'un futur d'abondance technologique ; de l'autre, les défis vertigineux d'une transition qui menace nos structures sociales, politiques et même notre conception de l'humain.

Alors, concrètement, « on fait quoi ? » Voici les conseils pratiques qui ont émergé de la discussion :

  • En tant qu'individu : Se penser comme une « startup cognitive », gérer sa carrière comme une entreprise. Devenir un « Spartiate du savoir » en faisant de l'effort intellectuel une force. Utiliser l'IA comme un tremplin pour apprendre (« Jiminy Cricket ») et non comme un oreiller de paresse.

  • En tant que parent : Miser sur les compétences profondément humaines et non-automatisables : la capacité à gérer l'effort, à mettre à distance le plaisir immédiat (le fameux « test du chamallow »), et à développer le savoir-être.

  • En tant que citoyen (européen) : Abandonner l'économie centrée sur le consommateur pour une « économie de guerre » centrée sur l'offre et la souveraineté. Plutôt que de viser une autarcie impossible, il faut créer de l'interdépendance stratégique avec la Chine. L'anecdote de la stratégie du « poisson-chat » est éclairante : la Chine a laissé Tesla entrer sur son marché sans contraintes pour stimuler et muscler sa propre industrie automobile. De la même manière, l'Europe doit conditionner l'accès à son vaste marché à des transferts de technologie et à l'obligation de produire localement.


Naviguer dans la conversation

 
 



Michel Levy provençal