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Yann Dall’Aglio : L’amour contemporain ou comment sauver l’amour de son désir de succès ?

Agrégé de philosophie, Yann Dall’aglio a enseigné pendant dix ans à Limoges. Il est professeur au lycée Gérard de Nerval de Luzarches, dans le Val d’Oise. En 2011, il publie chez Flammarion son premier essai : « Une Rolex à 50 ans », un ouvrage sur le droit de rater sa vie. Dans son ouvrage suivant, « JT’M. L’amour est-il has been ? », le philosophe questionne les nouvelles façons d’aimer à l’heure de la performance et des rencontres virtuelles. Véritable plaidoyer pour la tendresse, l’humour et la maladresse, ce livre est la profession de foi d’un philosophe au bienveillant scepticisme.

 

Qu’est ce que l’amour ? demande Yann Dall’aglio.

 

Le terme est difficile à définir car son application est très large.

Je peux aimer le footing, une escalope, un livre, ma femme. Mais il y a une grande différence entre, par exemple, une escalope et ma femme. Si moi, je valorise l’escalope, en retour l’escalope ne me valorise pas. Alors que ma femme m’appelle l’astre de ma vie ». Ainsi, on peut définir l’amour, d’une manière plus précise, comme le désir d’être reconnu, désiré. D’où l’éternel problème de l’amour : comment devenir et rester désirable ?

La réponse, l’individu l’a d’abord trouvée en soumettant sa vie aux règles de la communauté. Il avait des rôles à tenir, et il suffisait qu’il les tienne pour être aimé par sa communauté. Pensons à la chasteté de la jeune fille, à l’obéissance du cadet…

 

Seulement, un phénomène, à partir du XIIIème siècle et surtout à partir de la Renaissance, a provoqué la plus grande crise d’identité de l’histoire de l’humanité. Ce phénomène, c’est la modernité. On peut la résumer par un triple processus : rationalisation de la science et de la technique, développement démocratique des droits de l’individu, libéralisme économique. Ces trois processus ont bouleversé les règles établies. L’individu, dorénavant est libre de valoriser ou dévaloriser tel choix ou tel objet. Mais, du coup, sa personne elle-même est confrontée à la liberté qu’a autrui de le valoriser ou le dévaloriser. Pour le dire autrement, ma valeur, autrefois, je la soumettais à l’autorité officielle. Aujourd’hui elle est côté en bourse.

 

« Suis-je désirable encore ? Combien de personnes vont m’aimer ? » voici donc les deux questions qui façonnent l’existence moderne. Comment l’homme répond à ces questions ? En intégrant de façon hystérique les symboles de la désirabilité. Ces symboles accumulés, Yann Dall’aglio les appelle le Capital Séduction. Et d’ajouter à propos de la consommation : « On dit que notre époque, notre société est matérialiste. Mais c’est faux. Si nous accumulons des objets, c’est pour communiquer avec d’autres esprits. Pour nous faire aimer d’eux. Rien de moins matérialiste, de plus sentimental qu’un ado qui achète un jean neuf et le déchire aux genoux… parce qu’il veut plaire à Jennifer. »

 

Alors, comment, à partir de cette forme actuelle, envisager l’amour dans le futur ? Deux hypothèses sont envisageables :

1. Une accentuation de l’importance de ce capital séduction. Sous quelle forme ? Cela dépend beaucoup des innovations techniques et sociales, difficiles à anticiper. On pourrait imaginer une sorte de plateforme dans laquelle nous pourrions nous valoriser avec des sortes de points S’miles : Les points de capital séduction. On pourrait imaginer aussi un traitement chimique pour alléger le chagrin des ruptures inévitables. D’ailleurs, il existe déjà des experts de la séduction, les Pick Up Artists (littéralement, « experts du levage », mais du levage de meufs en l’occurrence) qui considèrent le chagrin de la rupture comme une maladie : cette maladie, ils l’appellent « One-Itis »: « infection de l’unique ». On pourrait également envisager un usage amoureux d’une future carte génétique, que chacun portrait sur soi comme une carte de visite. Bien-sûr, cette course à la séduction, comme toute compétition féroce, va produire de grande disparités de contentement narcissique, et donc beaucoup de solitude et de frustration.

 

2. Mais une autre voie est possible pour penser l’amour. Pour cela, il faudrait renoncer au désir hystérique d’être valorisé. Comment ? En prenant conscience de sa nullité. Et de la nullité de tous ceux qui nous entourent.  »Nous sommes tous nuls », nous dit Yann Dall’Aglio. Cette nullité est assez facile à démontrer. « Pour être valorisé, je demande à l’autre qu’il me désire. Donc je n’ai pas de valeur en soi. » Nous feignons tous d’avoir une idole ou d’être l’idole de quelqu’un. En réalité nous sommes des imposteurs. Comme celui qui feint le détachement en se promenant dans la rue, mais qui a en fait tout prévu pour être admiré.

 

Prendre conscience de cette imposture générale, c’est ce qui doit mener l’amour tout droit à la tendresse. La tendresse consiste à accepter les faiblesses de l’être aimé. Mais attention, prévient Yann Dall’Aglio, il ne s’agit pas de se transformer en un triste couple d’aide-soignants à vie. La tendresse peut être joyeuse. Ici le philosophe pense notamment à l’auto-dérision, une poésie de la maladresse assumée. L’auto-dérision est selon lui un des meilleurs moyen de durer pour un couple. Elle consiste à comprendre qu’on est trop petits, trop minables pour s’affronter et se faire du mal. C’est pourquoi Yann Dall’Aglio nous invite pour finir à méditer en musique sur une citation d’un auteur non de philosophie mais de chansons, Michel Berger : « On est trop rien pour se déchirer ».

 

 

 

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